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Coronavirus: comment les discours sur la dette publique ont changé

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Cette annonce aurait épouvanté le gouvernement et les économistes orthodoxes en d’autres temps. Aujourd’hui, elle est accueillie avec stoïcisme par les figures politiques les plus rétives à l’emprunt. Emblème de ce revirement, “la dette, c’est de l’investissement !” déclarait le ministre de l’économie et des finances Bruno Le Maire le 1er octobre, lui qui prônait la maîtrise des comptes publics à l’image de sa famille politique.

En finir avec les totems

Laurent Saint-Martin, rapporteur du budget à la commission des finances et lieutenant de la Macronie, s’est fait le chevalier défenseur de la dette. Dans un rapport publié cet été, le député du Val-de-Marne propose d’en revoir les indicateurs de mesure : au lieu de se concentrer sur le niveau de dette à un instant présent, mieux vaut s’intéresser à sa trajectoire de moyen terme et surtout ses perspectives de stabilisation et de réduction, affirme-t-il. Sortir donc, de l’indicateur totémique du “ratio dette sur PIB”, et balancer les plafonds fixés dans les traités européens – un plafond de dette fixé à 60% du PIB et de déficit fixé à 3% du PIB – à la poubelle.

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Pour les économistes de tous bords, cette position est plutôt saine. “Contrairement à la crise des subprimes de 2008, quand les dirigeants nationaux et l’Union européenne se sont focalisés sur la dette publique, nous avons appris de nos erreurs en 2020”, estime Xavier Ragot, directeur de l’OFCE, observatoire français de la conjoncture économique, légèrement marqué à gauche. A l’époque, le gouvernement avait augmenté les impôts pour combler le trou de la dette, cassant la croissance qui s’annonçait. “Aujourd’hui, ni le gouvernement ni l’Union européenne ne se concentrent sur les règles du traité de Lisbonne. Cela veut dire qu’on soutient l’activité économique. On a compris que la dette était une solution plutôt qu’un problème,” souligne l’économiste.

Emmanuel Jessua, directeur des études chez Rexecode, think tank libéral, abonde. “La dette n’est pas un problème en soi. Encore aujourd’hui, la dette française est une valeur refuge sur les marchés financiers, bien plus proche des titres allemands qu’italiens ou espagnols. Ce qui compte, c’est la soutenabilité de la dette.” En d’autres termes, tant que l’Etat est capable de refinancer sa dette sur les marchés financiers, tout va bien.

Et justement, les taux d’intérêts de la BCE historiquement bas permettent le refinancement de la dette. “Une dette à 100% du PIB est insoutenable quand les taux d’intérêt sont élevés. Quand ils sont bas, une dette à 120% du PIB est gérable, et il faut en profiter,” analyse pour sa part Philippe Martin, président du Centre d’Analyse économique, centre d’études rattaché à Matignon.

Dans ce cas, pourquoi la dette fait-elle si peur ? “Cela fait vingt ans que les économistes néokeynesiens disent que la dette n’est pas un drame !” soulève Philippe Martin, du CAE. “Seulement, depuis la crise des subprimes, il y a eu un narratif politique très défavorable à l’accroissement de la dette publique, notamment à droite. Avant que la BCE et son directeur Mario Drahi n’impulsent une politique de taux bas en 2012, les marchés financiers punissaient les pays avec une dette élevée, au risque de faire exploser la zone euro”. Depuis, l’accroissement de la dette française n’a cessé de rappeler, en ligne de mire, le trauma de la crise grecque.

Autre point que soulève l’économiste “avoir une dette publique élevée, cela se traduit à l’Eurogroup comme un signe que le pays est incapable de gérer ses finances publiques. Ce n’est pas faux pour la France”, ironise l’économiste.

Si tout repose sur une politique de taux bas menée par la BCE, faut-il craindre de les voir remonter bientôt? Une telle mesure n’est pas dans l’agenda politique de la patronne de la BCE, Christine Lagarde. Son programme de rachat de dettes nationales en mars l’a démontré. Et la conjoncture mondiale ne va pas en ce sens. “Les taux d’intérêts baissent car les rendements sur l’investissement décroissent. Ce phénomène est dû a un excès de l’épargne mondiale. La pandémie accentuera ce phénomène. Les taux ne sont pas prêts de remonter,” observe Emmanuel Jessua, de Rexecode.

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Pour Patrick Artus, directeur des études chez Natixis, le problème est ailleurs : “même si les exigences européennes en matière de dette seront revues, la France ne pourra pas s’endetter de manière incontrôlable, comme elle le fait à présent. Il faudra couper dans les dépenses publiques, bien que ce soit inaudible aujourd’hui.” Lire à partir de la source….