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Haut-Karabakh : quatre questions sur l’accord de cessez-le-feu négocié sous médiation russe

L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé un texte pour cesser les hostilités dans l’enclave, tout en s’engageant à ouvrir des négociations pour un réglement pacifique du conflit entre Bakou et la petite région séparatiste. Mais quelques minutes après l’entrée en vigueur de l’accord, samedi, les deux parties ont chacune affirmé avoir été ciblées par des attaques.

A Stepanakert, capitale autoproclamée du Haut-Karabakh, les sirènes ont retenti jusqu’au bout. Puis le cessez-le-feu, convenu entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan lors de négociations menées à Moscou, est entré en vigueur, samedi 10 octobre à midi (10 heures heure française), pour mettre fin à près de deux semaines d’intenses combats dans l’enclave séparatiste. Après cette mise sur pause des hostilités, des habitants se sont rendus sur le pas de leur maison pour regarder le ciel et tendre l’oreille, témoigne un journaliste de l’AFP, après des journées terrés pour se protéger des bombardements.

Juste avant la prise d’effet de cette trêve, les autorités de ce territoire et les forces azerbaïdjanaises se sont accusées mutuellement de poursuivre les combats. “Bakou utilise le même style de crimes de guerre jusqu’au dernier moment”, a réagi Artak Beglaryan, le médiateur de cette République auto-proclamée. L’Azerbaïdjan, pour sa part, a dénoncé des bombardements intensifs de “zones peuplées à Geranboy, Terter, Agdam, Agjaberdi et Fizuli”.

Le texte de l’accord (en russe) comprend quatre points. Le premier élément a été résumé par le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, qui explique que le cessez-le-feu devait permettre “d’échanger des prisonniers de guerre, d’autres personnes et les corps des tués avec la médiation et en accord avec les critères du Comité de la Croix-Rouge”.

En revanche, il n’a pas été précisé comment ce cessez-le-feu devait être mis en place sur la ligne de front – ce point a été relégué à des pourparlers ultérieurs. Il s’agit donc d’un accord a minima. L’Azerbaïdjan et l’Arménie se sont également engagés “à des négociations substantielles pour parvenir rapidement à un règlement pacifique” du conflit, a précisé Sergueï Lavrov. A l’avenir, les deux parties s’engagent enfin à ne pas modifier le format du processus de négociation.

Les négociations étaient jusqu’ici au point mort. Les ministres des Affaires étrangères arménien et azerbaïdjanais ont discuté pendant plus de dix heures à Moscou, jusqu’au petit matin et sous médiation russe. Il s’agit donc d’un premier pas pour mettre fin aux affrontements meurtriers qui ont débuté le 27 septembre dernier et qui ont déjà fait plusieurs centaines de morts, dont de nombreux civils. Jusqu’à présent, les deux parties étaient restées sourdes aux appels de la communauté internationale à un cessez-le-feu.

Il convient d’être prudent. “Le cessez-le-feu est fragile, car cette fois-ci, il n’a pas été négocié par les militaires mais par les ministères des Affaires étrangères”, souligne Gaïdz Minassian, spécialiste des conflits dits “gelés” pour le Centre de recherches internationales de Sciences-Po (Ceri). Lors de la guerre de 2016, d’ailleurs, l’accord avait été discuté entre les états-majors des deux parties, et des escarmouches s’étaient produites malgré tout. “On n’arrête pas les armes avec un claquement de doigts”, explique Gaïdz Minassian. Avant le début des affrontements le 27 septembre dernier, résume le chercheur, les deux parties, qui se disputent le Haut-Karabakh depuis près de trente ans, se trouvaient simplement dans une phase d’accalmie entrecoupée de pics de tension, comme il y a quatre ans ou lors des affrontements de juillet 2020.

Vendredi 9 octobre, lors d’un discours télévisé, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, a par ailleurs réaffirmé le souhait de reprendre possession du Haut-Karabakh, lors d’une prise de parole à la rhétorique guerrière. “Ceux qui discutent à Moscou doivent savoir que c’est notre territoire et que nous ne ferons aucune concession”, a-t-il averti dans un discours télévisé, après le départ de Djeyhoun Baïramov, le ministre des Affaires étrangères azerbaïdjanais, pour la capitale russe. “Nous gagnons et nous reprenons notre territoire (…). Laissons-les [les séparatistes] abandonner notre territoire en paix.”

“C’est un accord précaire”, estime Gaïdz Minassian. “Les signataires ne sont pas issues des forces armées, les autorités du Haut-Karabakh n’étaient pas autour de la table et la communauté internationale ne fait pas assez pour dire à la Turquie et à l’Azerbaïdjan d’arrêter de jouer avec le feu…” En revanche, et même si les belligérants sont “très loin” d’une résolution, le spécialiste du Caucase juge cet accord “indispensable pour créer un outil diplomatique”.

Quelques minutes après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les deux parties se sont à nouveau mutuellement accusées de mener des attaques. “L’Arménie viole de manière flagrante le cessez-le-feu et tente d’attaquer dans les directions de Fizuli-Jebrail et Agdam-Terter” au Haut-Karabakh, a déclaré le ministère de la Défense azerbaïdjanais. “Les forces azerbaïdjanaises ont lancé une attaque à 12h05”, a de son côté déclaré le ministère de la Défense arménien, dénonçant un “mensonge” de Bakou concernant les attaques arméniennes.

Qui va assurer la médiation ?

Coprésidé par la Russie, les Etats-Unis et la France, le “groupe de Minsk” est une émanation de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et il comprend 11 pays, dont la Turquie. Depuis les années 1990, il a pour objectif de trouver une solution à ce conflit, sous mandat du Conseil de sécurité de l’ONU. “Cet instrument essaie de trouver une sorte de compromis par la concertation, mais il ne peut pas prendre de disposition contraignante, pas plus que l’OSCE”, nuance toutefois Gaïdz Minassian.

Ce qui n’empêche pas les trois pays à la tête du groupe de Minsk de faire pression sur les belligérants. La semaine dernière, Emmanuel Macron avait jugé qu’une “ligne rouge a[vait] été franchie” par l’Azerbaïdjan et la Turquie, en raison de la présence de mercenaires syriens dans le conflit. “En tant que coprésident du groupe de Minsk, je considère que c’est la responsabilité de la France de demander des explications” au président Tayyep Recip Erdogan. Cette mise en cause directe d’un pays dans le conflit est un “fait nouveau” dans l’histoire du groupe de Minsk, selon Gaïdz Minassian.

Vladimir Poutine a évoqué une possible intervention de Moscou si les combats s’étendaient en Arménie, en vertu d’un pacte de défense mutuelle avec Erevan. En effet, la Russie et l’Arménie sont liées par l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), qui regroupe également la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. “Nous avons toujours respecté, rempli et continuerons à remplir nos obligations”, a résumé mercredi le président russe à la télévision, en référence à l’article 4 du traité sur le soutien militaire à un membre victime d’une agression.

La Russie considère que l’Arménie, en tant que membre de l’OTSC, doit avoir sa sécurité garantie – ce pays est d’ailleurs relativement isolé politiquement dans la région. Conscientes de cette ligne jaune, les forces azerbaïdjanaises n’attaquent pas l’Arménie. “Que se passe-t-il entre les Russes et les Arméniens en coulisse ? Mystère”, estime Gaïdz Minassian. “Mais par un jeu d’escalade des tensions, il n’est pas exclu d’assister à un face-à-face entre des forces russes et azerbaïdjanaises soutenues par la Russie.”

Moscou, par ailleurs, ne voit pas d’un bon œil l’interférence de la Turquie. “Ancienne puissance tutélaire, la Russie considère que l’Arménie fait partie de la Transcaucasie – ce que nous appelons le Caucase du Sud – et qu’elle lui appartient”, souligne Gaïdz Minassian. Si Moscou entretient une relation privilégiée avec l’Arménie, elle a également un partenariat économique avec l’Azerbaïdjan, y compris dans le domaine de l’armement. “La Russie ne veut pas de guerre et joue un rôle d’équilibre entre les deux pays. Elle ne veut pas être contrariée sur son agenda dans la région.” Lire à partir de la source….