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Alain Rey, l’un des maîtres d’œuvre du dictionnaire Le Robert, est mort

« On ne présente pas Alain Rey. » C’est ainsi qu’était régulièrement introduit dans les conférences ou les émissions auxquelles il participait le lexicographe et lexicologue amoureux des mots, dont le nom reste attaché à celui des dictionnaires Le Robert. Son visage au front dégarni encadré de longs cheveux blancs, sa moustache, ses lunettes et ses vêtements de dandy savamment désassortis en avaient fait un personnage familier, sorte de savant à la Professeur Tournesol, chassant les mots avec son filet à papillons.

Mais c’est surtout sa voix, tranquille et posée, que, de 1993 à 2006, les auditeurs de France Inter avaient pris l’habitude de retrouver chaque matin dans « Le Mot de la fin ». Car, non content d’être un « géologue » du vocabulaire, érudit aux connaissances encyclopédiques, linguiste, historien, amateur d’art et de gastronomie, Alain Rey, qui est mort le 28 octobre, à Paris, à l’âge de 92 ans, était un passionnant conteur. Il savait partager son immense savoir avec gourmandise, éminçant à plaisir l’histoire des mots, pour mieux exhaler parfum et saveurs – comme lorsqu’on prépare la truffe.

Alain Rey est né le 30 août en 1928 à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), dans une famille catholique. Son père, polytechnicien et… ténor amateur, était aussi bibliophile, passion qu’il transmit à son fils. La formation du jeune « Rrreye », très tôt amoureux des mots, ne cessa pourtant pas de bifurquer, des mathématiques vers la littérature, puis des études de médiéviste et Sciences Po vers le journalisme économique. Dans l’intervalle, il résilia son sursis et fit l’école d’officiers de Cherchell, en Algérie. Une expérience qui le marqua durablement : il ne vit chez les colons que mépris et, chez les officiers de Saint-Cyr, arrogance et « racisme non avoué ».

En répondant à une petite annonce parue dans… Le Monde, le jeune Alain Rey fit une rencontre déterminante. En effet, au tournant des années 1950, l’héritier d’une riche famille pied-noir d’Orléansville, Paul Robert, frustré des limites des dictionnaires existants, nourrissait le projet d’un ouvrage de type nouveau, basé non plus seulement sur l’ordre alphabétique, mais aussi sur des renvois analogiques (l’intertextualité avant l’heure…). Sa référence : le dictionnaire d’Emile Littré (1801-1881). Alain Rey participa à cette « entreprise imaginative et invraisemblable » aux côtés de Josette Debove, sa future épouse. Celle-ci, lexicographe, sémiologue et universitaire, est morte en 2005, après une vie commune et une collaboration de cinquante années. Le couple n’a pas eu d’enfants, mais les nombreux ouvrages auxquels ils ont contribué constituent une postérité sans égal.

Et tout d’abord le « Grand Robert », dont la première édition (1953-1966), sous l’autorité de Paul Robert, sera suivie d’une deuxième (en 1985), avant une nouvelle édition augmentée (en 2001, avec Danièle Morvan). Un travail titanesque de réactualisation, exigeant la minutie de moines bénédictins, mais qui a bénéficié au fil du temps des apports de l’informatique et des techniques d’impression les plus performantes. Bien loin des fiches manuscrites de Paul Robert, à Casablanca, lors des débuts de l’entreprise…

En 1967 parut la première édition du Petit Robert (sous la triple houlette d’Alain Rey, Josette Rey-Debove et Henri Cottez), qui, « remanié et amplifié », fut suivi du Petit Robert des noms propres. Incontestable nouveauté par rapport à son concurrent, le septuagénaire Petit Larousse illustré : une plus grande ouverture au français du Québec ou de Bruxelles, une aptitude à capter l’air du temps, à intégrer les mots de tous les jours, y compris les onomatopées ou les mots argotiques. Alain Rey, grand et éclectique lecteur, n’hésita pas à illustrer les définitions par des exemples issus de la littérature vivante, de Céline à Frédéric Dard en passant par Raymond Queneau. Le Petit Robert est, à sa manière, un enfant de Mai 68.

Un Dictionnaire des expressions et locutions (avec Sophie Chantreau) suivit en 1979, dont la préface, dense, introduit à une lecture butineuse et ludique. A la manière d’un précédent ouvrage coécrit avec son compère Jacques Cellard, titulaire de la « Chronique du langage » dans Le Monde de 1971 à 1985 : le Dictionnaire du français non conventionnel (le « Non con », paru chez Hachette), florilège d’expressions argotiques et fleuries, où le sexe sous toutes ses formes et l’argent procuré de toutes les manières possibles sont rois.

Autre étape majeure, la publication d’un Dictionnaire historique de la langue française, en 1992. Le succès fut au rendez-vous. Racontée avec rigueur mais dans un style vivant, l’histoire des mots s’y lit comme un roman. La publication, en 2005, du Dictionnaire culturel en langue française a constitué un autre moment-clé du travail collectif mené par Alain Rey. Là, la grande innovation, ce sont ces encadrés qui viennent éclairer par des citations ou des développements les définitions de la partie lexicographique.

Parallèlement à son activité de directeur éditorial, Alain Rey n’a cessé de publier des ouvrages tantôt savants, tantôt de vulgarisation intelligente, prouvant, s’il en était besoin, qu’il n’est pas nécessaire d’être abscons pour être rigoureux. Parmi ceux-ci, deux biographies originales : celle d’Emile Littré, l’inspirateur de Paul Robert (Gallimard, 1970), et celle d’Antoine Furetière (1619-1688), ancêtre des lexicographes modernes (Fayard, 2006) ; des ouvrages de lexicologie, dont un passionnant Dictionnaire amoureux des dictionnaires (Plon, 2011) ; un « Découvertes » Gallimard sur le français (2008) ; des « Que sais-je ? », collection dont le nom lui allait comme un gant. Car Alain Rey fut, à cheval sur deux siècles, un héritier érudit mais toujours modeste des humanistes de la Renaissance, de Rabelais surtout, qu’il pratiquait au quotidien. Ainsi que des savants, penseurs et philosophes perses, hébreux, arabes ou grecs qui ont élaboré, traduit et transmis nombre d’écrits fondamentaux de l’humanité.

Ayant pour mot favori l’adjectif « luciférienne » (qui vient de Lucifer, littéralement le « porteur de lumière »), Alain Rey ne laissa à personne le plaisir de rédiger un Dictionnaire amoureux du diable (Plon, 2013), à mettre entre toutes les mains. Un de ses derniers ouvrages, illustré par des calligraphies de Lassaâd Metoui, raconte Le Voyage des mots. De l’Orient arabe et persan vers la langue française (Guy Trédaniel Editeur, 2013). Rappelant avec pertinence que les langues sont sans patrie et se jouent des frontières… Lire à partir de la source….