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La mort de l’écrivaine et universitaire Ruth Klüger

Rétive à l’apitoiement, à la compassion et surtout à l’idée d’être enfermée dans la catégorie des rescapées de la Shoah, Ruth Klüger écrivait dans Refus de témoigner (Viviane Hamy, 1997) : « Je ne viens pas d’Auschwitz, je suis originaire de Vienne (…) Vienne fait partie intégrante des structures de mon cerveau alors qu’Auschwitz a été le lieu le plus aberrant où j’ai pu me trouver, et son souvenir demeure un corps étranger dans mon âme. » Sans doute est-ce là l’une des raisons qu’il lui fera attendre les années 1990 pour composer ce récit hybride, mêlant autobiographie et réflexion, que certains ont comparé à Si c’est un homme, de Primo Levi. Avant cela, et tout au long de sa vie, elle aura trouvé refuge dans la poésie – notamment celle de Schiller (1759-1805) – et plus largement la littérature allemande, qu’elle enseigna notamment à Princeton, aux Etats-Unis. Pays où elle s’installe au sortir de la seconde guerre mondiale et où elle vécut jusqu’à sa mort, mercredi 7 octobre, à l’âge de 88 ans.

Née le 30 octobre 1931, à Vienne (Autriche), sept ans avant l’Anschluss, au sein d’une famille juive de la moyenne bourgeoisie – son père était gynécologue et pédiatre – Ruth Klüger, évoque ainsi, dans Refus de témoigner, son enfance : « C’était la mort et non le sexe, le secret dont les grandes personnes parlaient en chuchotant, et sur lequel on aurait bien voulu en apprendre davantage. Prétextant que je n’arrivais pas à dormir, je suppliais qu’on me laissât m’endormir sur le divan de la salle de séjour (…) j’espérais saisir quelques bribes des nouvelles terrifiantes qui s’échangeaient autour de la table. Certaines concernaient des inconnus, certaines des parents, toutes concernaient des juifs. » Elle raconte aussi la terreur lorsqu’elle est agressée par une boulangère nazie au sortir d’un cinéma interdit aux enfants juifs. « J’avais eu le sentiment de courir un danger mortel, j’étais désormais en avance sur les adultes. »

En 1942, à 11 ans, la fillette est arrêtée avec sa mère et déportée à Theresienstadt, puis à Auschwitz-Birkenau et Christianstadt. Tandis que son père, qui avait fui à Paris, est arrêté et déporté à Auschwitz, où il sera envoyé à la chambre à gaz. Peu avant la libération des camps, en 1945, lors d’une « marche vers la mort », elle parvient à s’enfuir avec sa mère et gagne la Bavière. Elle y demeure jusqu’en 1947 avant de gagner les Etats-Unis, où elle suivra des études de lettres à l’université de New York et à l’université de Berkeley, en Californie. Dans Perdu en chemin (Viviane Hamy, 2010), second tome de ses mémoires indociles, elle reviendra sur ses premières années américaines, évoquant notamment la faillite de son mariage, la naissance de ses deux fils, ses combats pour l’égalité hommes-femmes, aussi bien dans la sphère intime que professionnelle, et les discriminations qu’elle ressent indistinctement en tant que femme et juive. Une femme à qui l’on conteste, en outre, le « droit à la mémoire », d’un méprisable : « Vous étiez trop jeune pour vous souvenir. »

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